objet processionnel#
→ ostension ; patrimoine religieux immatériel ; procession ; relique/reliquaire
La procession religieuse désigne, depuis l’origine, un cortège où sont présents des objets sacrés ; le droit romain chrétien donnait aux communautés des chrétiens la capacité d’être propriétaire de ces res sacræ. De propriété privée (diocèse, paroisse, congrégation, confrérie, association) ou publique (État, commune…), protégés ou non au titre des monuments historiques, de multiples objets sont liés à la procession. L’on distingue les objets vénérés et les objets accompagnants, qui comprennent les insignes et costumes des participants. Les objets vénérés sont au centre de la procession qui s’organise autour d’eux. C’est le cas de l’ostensoir, des reliquaires et des statues.
L’ostensoir [Fig. 1], objet théophanique, est l’élément majeur de la procession eucharistique. Cet instrument, en forme de monstrance en métal précieux permettant de montrer l’hostie consacrée et de la faire adorer par les fidèles, apparaît à la fin du XIIIe siècle. D’abord de dimension modeste, il devient monumental à la fin du XVIe siècle avec le développement de la dévotion au Saint-Sacrement, prend le nom d’ostensoir et se présente alors comme un soleil — appelé gloire, surmonté d’une croix et monté sur un pied. Il s’ouvre en son centre par une fenêtre circulaire, la custode, où l’on dispose l’hostie posée sur la lunule. Au XIXe siècle, la dévotion eucharistique multiplie les cérémonies de bénédiction avec le Saint-Sacrement et l’objet connaît une grande vogue. L’art symbolique de la fin du XIXe siècle exprime pleinement la théophanie du Christ-Hostie, présent dans une gloire devenue cosmos. Au XXe siècle, l’accent est mis sur la valeur salvifique de la Passion et l’ostensoir s’apparente davantage à la croix. Son usage est réglé par l’instruction Eucharisticum mysterium du 25 mai 1967, adoptée à la suite du Concile Vatican II. Lorsque l’hostie est disposée sur la lunule, seul le prêtre ou le diacre en surplis et étole peut s’en saisir.
Les reliquaires, déjà indispensables à la célébration liturgique puisqu’inclus dans l’autel dès le VIe siècle, participent, par les processions, à la protection de la communauté contre les fléaux naturels et les guerres. Grégoire de Tours (538-594) rapporte que pour éloigner de Reims une épidémie, le clergé porte en procession à travers la ville le voile qui couvrait le tombeau de saint Rémi. Durant le siège de Paris par les Normands (885-887), l’évêque Goslin ordonne une procession qui fait « le tour des remparts portant à sa tête les reliques vénérées de sainte Geneviève. Lors de la fête patronale, le reliquaire du saint fait le tour de la paroisse accompagné de tous les habitants.
La statue, ouvrage en ronde bosse, représente une figure religieuse ou une partie de celle-ci (tête ou chef, buste, bras…). Promenée sans atour ou revêtue de pièces de textile et de joaillerie, elle est parfois aussi reliquaire [Fig. 2]. Les statues peuvent constituer de véritables groupes de figures de grandeur nature, tels les mystères (misteris) de la procession du Vendredi saint, ou Sanch, fondée en 1416 à Perpignan (Pyrénées-Orientales) [Fig. 3], qui comportent une quarantaine de groupes réalisés par des sculpteurs locaux.
Parmi les objets accompagnants, la croix ouvre toute procession liturgique ou votive, car c’est en réalité le Christ visible sur la face qui conduit la procession. En métal précieux ou doré, la croix de procession, qui porte généralement le Christ sur la face, souvent la Vierge ou un saint au revers, s’emboîte habituellement sur une hampe et peut comporter des représentations de saint Jean et de la Vierge sur des supports particuliers, des clochettes et un nœud à la base ; en procession, papes et archevêques sont précédés d’une croix pastorale, croix particulière insigne de leur dignité. La croix de confrérie se distingue de la croix de procession par une bande d’étoffe drapée autour des branches ou accrochée à la hampe ; la croix de la Passion, représentant les instruments du martyr, est utilisée par une confrérie de pénitents pour ouvrir les processions de la Semaine sainte. La croix de pénitent, grande croix nue portée sur l’épaule, est encadrée par le luminaire qui comporte un nombre pair de lanternes et/ou de cierges.
Le cierge de procession, de taille variable, est souvent peint ou orné et peut porter un panonceau avec les armoiries de la ville, de la paroisse, de l’évêque, du saint, l’emblème de la confrérie, etc., et fixé au milieu du cierge, comportant parfois à l’arrière une poignée pour le porter plus facilement ; un lampion de procession, de papier ou de matériau translucide, orné souvent d’un décor religieux visible par transparence, peut protéger sa flamme. Quant à la lanterne de procession, fixée au sommet d’une longue hampe, elle est dite lanterne de viatique lorsqu’elle est ornée d’une clochette.
La hampe de procession, de bois ou de métal, permet de fixer une statuette de procession, une croix ou une lanterne.
Le dais abrite et protège le personnage ou l’objet central de la procession : le Saint-Sacrement, les saintes huiles le Jeudi saint, des reliques, une statue ou un haut dignitaire de l’Église. C’est une étoffe tendue, appelée ciel et soutenue par des hastes statiques ou ambulatoires qui peuvent être sommées d’un panache en plume ; l’étoffe retombe tout autour en pentes découpées en lambrequins galonnés d’or. Il est soit rigide soit souple ; la forme rigide est la plus répandue en France. Il est confectionné en soie blanche ou rouge — réservé aux reliques de la Passion — et peut être brodé. Porter le dais est considéré comme un honneur.
L’ombrellino, comme son nom l’indique, est une sorte de parapluie utilisé en remplacement du dais et d’un usage plus commode. Il est de couleur variable selon qu’il abrite le Saint-Sacrement (blanc), le pape (blanc ou rouge), un cardinal (rouge ou violet), un évêque (violet ou vert) ou certains hauts dignitaires de l’Église (bleu). Il est porté par un acolyte qui se tient derrière la personne abritée.
Le bâton de procession (torses) utilisé par les confrères/ les membres d’une confrérie religieuse, d’une congrégation ou d’une paroisse, comporte généralement un pommeau et une croix ou une statuette, souvent sous un dais, représentant le saint patron ou un emblème (de confrérie, congrégation ou paroisse) ; il peut être sommé de deux angelots porte-cierges.
La bannière de procession, composée d’une grande pièce de tissu, ornée d’un décor et, souvent, d’inscriptions spécifiques, est portée devant le groupe qu’elle distingue (par les membres d’une confrérie, d’une congrégation ou d’une paroisse) ; elle est suspendue à un support horizontal, porté par une hampe, et peut comporter des cordons latéraux la fixant à la hampe. Dans certains cas, elle peut être remplacée ou doublée par un étendard ou une oriflamme en tissu, mais de confection plus modeste, attachée latéralement à une hampe ; il peut porter une image religieuse liée à l’église ou à la confrérie à laquelle il appartient.
L’étendard de procession, sorte de drapeau généralement en tissu, est attaché latéralement à une hampe ; il peut porter une image religieuse liée à l’église ou à la confrérie à laquelle il appartient.
La châsse, boîte plus ou moins grande, renferme en tout ou partie le corps d’un saint (reliques corporelles, résiduelles ou non corporelles).
Toute une partie des objets accompagnant la procession sont portés par le clergé et autres participants comme les confrères et les membres des corporations. Certains sont utiles comme l’encensoir, les luminaires et d’autres ajoutent du décorum. Ainsi, lors des processions du Saint-Sacrement et/ou du Corpus Domini, le clergé porte les vêtements liturgiques blancs selon leur rang : l’évêque, le pluvial et la mitre ; les prêtres, la chasuble ; les diacres, la dalmatique ; les sous-diacres, la tunique. Celui qui tient l’ostensoir recouvre ses épaules du voile huméral. Lors des processions dévotionnelles, le clergé porte l’habit de chœur : l’évêque en soutane et mozette violette, les chanoines avec leur costume propre et le reste du clergé en soutane noire et surplis ou cotta. Le personnel ecclésiastique est accompagné des officiers de la paroisse : le bedeau en toge et le suisse en uniforme.
Les participants, groupés en confréries ou en corporations, se distinguent entre eux par leur costume, une bannière et un bâton de procession caractérisés par un signe ou un emblème. Le costume des confrères est constitué d’un sac noué aux reins par une corde ou une ceinture et d’une pèlerine. Le visage souvent caché permet l’anonymat dans un souci d’égalité entre les confrères. L’insigne de confrérie, emblème, souvent en forme de médaillon, porté autour du cou ou appliqué sur les vêtements, représente généralement le saint patron ou le symbole de la confrérie. Au XIXe siècle, les confréries mariales prennent souvent un costume aux couleurs de la Vierge, blanc et bleu. C’est le cas des enfants de Marie qui portent de surcroit, sur la poitrine, une médaille de la Vierge suspendue à un ruban bleu.
En un même cortège, les processions mêlent plusieurs types d’objets différents. Ainsi, la procession de la Majesté de sainte Foy à Conques (Aveyron) comprend la statue-reliquaire originale (IXe - XIe siècle) [Fig. 2], une croix de procession (XVe siècle), une reliure d’évangéliaire (XVIe siècle), un calice et sa patène (XVIIe siècle).
Durant le parcours, les objets processionnels sont, selon le volume et le nombre, portés à bras d’homme ou déplacés grâce à des véhicules. Les mobiliers liturgiques à hampe (croix, bâtons, etc.) peuvent être maintenus verticalement dans un porte-instruments de procession ou placés dans un baudrier, fait d’une gaine fixée à une ceinture. Pour accompagner le Saint-Sacrement, l’usage d’un chandelier à bobèche, monté sur hampe et sans base, facilite le port du cierge. Lors des stations, des reposoirs, édicules ou autels mobiles, peuvent accueillir le Saint-Sacrement, une statue ou tout objet sacré. Les brancards de procession [Fig. 4], qui portent le Saint-Sacrement, des reliquaires, des statues de procession ou, le Jeudi saint, les saintes huiles, peuvent être surmontés d’un dais, d’un socle ou d’un porte-reliquaire. Ils peuvent nécessiter plusieurs paires de bras. Les chars de procession sont le plus souvent manœuvrés à bras, mais sécurisés (pneumatiques, amortisseurs, freins). Certains sont l’objet d’une vénération particulière, tels le char (XVe siècle) du tour de Sainte-Gertrude de Nivelles (Brabant) ou, à la ducasse de Mons (Hainaut), le Car d’or (XVIIIe siècle) de la châsse de sainte Waudru.
Bernard Berthod, Isabelle Chave
Approche patrimoniale#
Le caractère authentique des objets processionnels, parfois très anciens, participe fortement de la vénération qu’ils inspirent. Toutefois, ces supports de dévotion ont pu être remplacés, plus ou moins récemment, par une copie, par exemple après la destruction brutale de l’original. D’autres substituts, provisoires ou définitifs, peuvent préserver l’original ou permettre la tenue concomitante d’un même rite en plusieurs endroits. L’instauration de la mission Zachée dans le diocèse de Cahors, depuis 2016, a ainsi nécessité la réalisation de plusieurs copies de la Vierge noire de Rocamadour (Lot). Enfin, des objets processionnels peuvent être élaborés ex nihilo et renouvelés chaque année, comme lors des processions de la Semaine sainte en Espagne (cierges en fleurs de cire, palmes tressées…).
Au cœur de traditions festives et rituelles à dimensions multiples (rituel liturgique, pratique de dévotion, événement culturel dans l’espace public), ces objets fonctionnels sont l’expression de leurs communautés de pratique religieuse. Leur caractère très identitaire renvoie à différentes valeurs (sacrée, pastorale, archéologique, historique, mémorielle, patrimoniale, esthétique, affective, folklorique, magique, miraculeuse, politique, sociale, touristique), d’importance variable au cours des siècles, qui évoluent encore aujourd’hui, au gré de la revitalisation de rituels oubliés, telle la procession de la Sainte Coiffe à Cahors (Lot), perdue depuis les années 1960 et réactivée depuis 2015. Cet aspect identitaire, cultuel et spirituel, est très présent dans ces processions reconnues par l’UNESCO comme chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel à partir de 1997, puis comme patrimoine culturel immatériel à partir de la Convention de 2003. Les objets processionnels sont le ressort matériel, les artefacts et vecteurs de ces pratiques culturelles immatérielles, dont l’autorité publique doit veiller à assurer la préservation pour les générations futures.
Périodiquement sortis, les objets processionnels sont exposés à des conditions qui mettent leur conservation en péril, engendrant un conflit de valeurs entre la préservation respective de ces pratiques immatérielles et des objets précieux qui les soutiennent, mais aussi autour d’un même objet, tantôt support de dévotion tantôt élément de patrimoine mobilier. Les objets processionnels antérieurs à 1905 (c’est-à-dire à la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Églises et de l’État) et appartenant à une personne publique sont grevés d’une affectation cultuelle. En conséquence, même conservés dans un musée et a fortiori dans un trésor, ils demeurent destinés à la célébration du culte, qui revêt ici la forme particulière de la procession. Même en dehors d’une consécration légale de cette destination au culte, des difficultés peuvent survenir en raison des exigences des règles de bonne conservation.
Relevant essentiellement de l’orfèvrerie, du textile et de la sculpture en bois polychrome, ces supports combinent les contraintes du transport d’œuvres d’art et de leur visibilité lors d’un parcours à l’air libre, cumulent les agents de détérioration sur une courte période, de façon répétée et avec intensité (forces physiques, variations de l’humidité relative et de la température, exposition à la lumière, risque lié au public, polluants).
Pérenniser ces pièces déplacées et les manifestations associées relève d’une analyse des risques et des conditions de sécurité et de manipulation. Les mesures de sauvegarde concernent la conservation avant/après la procession : identification du statut et des matériaux des objets, surveillance et constats d’état réguliers, protection en armoires, en vitrines ou sous housses, diagnostic et nettoyage et séchage après procession, prestations de restauration. Elles interviennent aussi durant les processions, allant de mesures non invasives (port de gants, protection des objets par des coques ou des housses, limitation des mouvements, refuges sur le parcours, itinéraires alternatifs, augmentation des porteurs et des surveillants, mise à distance du public) à des mesures drastiques (réduction des sorties, suppression de l’usage de l’original, réalisation d’une copie). Formation et sensibilisation des acteurs par des professionnels de la conservation-restauration sont nécessaires.
Isabelle Chave
Bibliographie#
Berthod Bernard, Hardouin-Fugier Élisabeth, Dictionnaire des objets de dévotion dans l’Europe catholique, Paris, L’Amateur, 2006.
Darnas Isabelle, Barruol Agnès (dir.), Regards sur les objets de dévotion populaire, Arles, Actes Sud (coll. « Regards sur »), 2011.
Objets religieux : méthode d’analyse et vocabulaire, Paris, Éditions de la Réunion des Musées nationaux, 1994.
Patrimoines en mouvement : entre préservation et dévotion [actes de colloque, Bruxelles, IRPA, Bruxelles, 27-28 avril 2017], Bruxelles, Fédération de Wallonie-Bruxelles, 2019.
Perrin Joël, Vasco Rocca Sandra (dir.), Thésaurus des objets religieux du culte catholique, Paris, Éditions du patrimoine, 1999.