Cloche#
→ art sacré/art religieux; clocher; clochette ; sonnerie de cloches
Présentation générale#
La cloche est un idiophone de forme évasée généralement métallique et de grande portée sonore. Du fait de la technique de fabrication – le moule est détruit pour la dégager – et de sa personnalisation épigraphique et iconographique, la cloche cultuelle est œuvre unique.
La cloche de clocher est en airain (78 % cuivre et 22 % étain), une composition qui concilie résistance au choc et qualité acoustique, et exceptionnellement en fonte de fer ou en acier. Elle est de forme évasée et sa géométrie entre en principe dans un carré, la hauteur avec l’anse égalant approximativement le diamètre, bien que certaines cloches médiévales soient plus hautes que larges (forme dite en pain de sucre) et des cloches civiles d’alerte ou d’horloge plus larges que hautes (braillards). Toute une terminologie se rapporte aux différentes parties de la cloche : couronne, cerveau, robe, faussure, pince, bélière, battant…. On appelle bourdon les grosses cloches (de l’octave 2, correspondant à un son grave, et d’un poids généralement supérieur à deux tonnes) et, parfois, tinterelles, les petites cloches fixes d’un ensemble. Le poids d’une cloche est fonction de son diamètre et de son « profil » (léger, moyen, lourd… selon l’épaisseur). En France, la cloche la plus lourde mise en volée demeure la Savoyarde (Fa# 2, d’un diamètre de trois mètres, coulée en 1891), dans le campanile de la basilique du Sacré-Cœur à Paris, qui pèse 18 835 kg.
Une cloche est caractérisée par ses dimensions, son épigraphie, ses décors, le nom de son fondeur, mais surtout, comme instrument de musique, par sa note. Son profil acoustique reflète la spécificité des fréquences qu’elle émet, donc de ses partiels ou des harmoniques (nominale, fondamentale, tierce, quinte, hum). Le son d’une cloche n’évolue pas dans le temps contrairement aux instruments faits en d’autres matériaux : le son entendu aujourd’hui de la cloche présente depuis 1331 dans le clocheton de l’église Saint-Merri à Paris est celui qu’entendaient les riverains et les gens de passage dans le quartier lors de son installation. En matière d’archéologie des paysages, la cloche est un rare cas de source sonore pouvant traverser les siècles sans modification et sans faire appel aux moyens récents d’enregistrement et de conservation du son (sous réserve que la robe n’ait pas été altérée par un accordage, une fêlure ou une forte usure au point de frappe).
Pour faire sonner une cloche, celle-ci doit être suspendue par ses anses, un plateau ou une palette, liés à un joug − appelé aussi mouton − droit ou cintré et doit être frappée par un battant, mis en mouvement par le balancement de la cloche ou tiré par un câble, ou par un marteau frappant l’extérieur ou l’intérieur de la robe. La mise en mouvement de la cloche est assurée par un bras ou une roue de sonnerie actionnée par une corde mue à la main ou par une chaine mue par un moteur, voire par un dispositif magnétique (moteur linéaire) ; la frappe par un marteau peut être commandée par un électro-tintement ou par un câble relié à un clavier via un système d’équerres ou de poulies. L’ensemble peut être inséré dans une ouverture du clocher, mis en applique sur un mur ou encore inséré dans un beffroi, charpente en bois ou métallique, destiné à absorber les vibrations de la cloche en volée sans porter atteinte au bâti du clocher. Il y a donc associée à la cloche ou à un ensemble de plusieurs cloches une installation technique plus ou moins élaborée qui reflète des savoir-faire spécifiques ayant évolué dans le temps, l’ingénierie du clocher. Il subsiste encore des dispositifs innovants mis en place au cours des siècles précédents − de nombreux brevets ont été déposés au XIXe siècle − et qui font partie intégrante du patrimoine campanaire pouvant être protégé, sans oublier les mécanismes d’horloge, maintenant remplacés par des dispositifs électroniques. Par exemple, le marteau deuil (appelé aussi glas roulant), que l’on trouve dans plusieurs églises normandes équipées d’une seule cloche, permet de produire deux sons différents grâce à une frappe à deux endroits différents de la cloche. L’actionnement des cloches cultuelles est majoritairement électrifié, commandé à partir d’un équipement généralement placé en sacristie. La présence de cordes se fait rare, mais demeure encore dans quelques églises rurales ou dans des édifices monastiques.
Une installation campanaire implique une gamme étendue de savoirs et de savoir-faire. La fabrication d’une cloche fait l’objet de gestes techniques spécifiques impliquant un long apprentissage chez un maître fondeur, bien que les procédés soient connus de longue date. La Société française de campanologie − une association spécialisée dans l’étude des cloches sous ses différents aspects − a identifié vingt-neuf domaines élémentaires de compétence dont la combinaison et le niveau varient selon les métiers ou fonctions œuvrant autour des cloches : fabrication et accordage (fondeur), conception du beffroi, mise en place de la cloche dans le clocher, électrification des tintements et volées, entretien périodique de l’installation (campaniste), étude descriptive et historique, étude des pratiques de sonnerie (campanographe, campanologue), diagnostic des défaillances et préconisation des travaux de restauration (expert campanaire), exploitation spécifique des instruments (sonneur, carillonneur).
Éric Sutter
Approche religieuse#
Un clocher d’édifice cultuel peut abriter une ou plusieurs cloches ; il peut abriter aussi des cloches civiles (cloches ou timbres d’horloge) ou à usage mixte. Ces timbres d’horloge sont parfois situés à l’extérieur, par exemple, sur le faîtage ou devant les abat-sons. La cloche cultuelle n’est pas un simple objet sonore utilitaire. Elle est instrument sacré, assimilée à un être (voire au corps féminin), portant souvent un nom, symbolisant la parole divine (le Verbe de Dieu) et la protection contre le diable. Par ses ondes sonores, elle sacralise l’espace. Dans le rite catholique romain, le métal est béni au moment de la coulée et, avant d’être installée dans le clocher, la cloche neuve fait l’objet d’une bénédiction, improprement appelée baptême du fait de la ressemblance du rituel avec le baptême des enfants. Le rituel issu du concile Vatican II précise : « Par suite du lien étroit entre les cloches et la vie du peuple chrétien, la coutume s’est répandue − qu’il est bon de conserver − de les bénir avant de les placer dans le clocher » (Livre des bénédictions, n° 1033, 1046). Parmi les traditions populaires françaises, le voyage des cloches à Rome et leur retour, chargées de friandises, le jour de Pâques demeure encore vivace, même si, l’on observe un déclin du symbole pascal de la cloche en chocolat depuis le début du XXIe siècle. Sauf cas très rare comme les cloches de volée de l’église Saint-Nicaise de Rouen qui sont anépigraphes et sans ornementation pour ne pas altérer leur qualité musicale, la dimension cultuelle ou sacrée se reflète dans les inscriptions et décors que portent les cloches. Quelques cloches indiquent d’ailleurs sur leur robe leur(s) fonction(s) : LAUDO DEUM VERUM, PLEBEM VOCO, CONGREGO CLERUM, DEFUNCTOS PLORO, PESTEM FUGO, FESTA DECORO (« Je loue le vrai Dieu, j’appelle le peuple, j’assemble le clergé, je pleure les défunts, j’éloigne les fléaux, j’embellis les fêtes ») peut-on lire sur la cloche datant de 1689 de l’église de Veigy-Foncenex (Haute-Savoie).
Les caractères utilisés pour la date et l’inscription varient dans le temps : écriture en onciales pour les cloches médiévales les plus anciennes puis usage de caractères gothiques jusqu’à la fin du XVIe siècle et, par la suite, usage généralisé de la capitale romaine. La lecture des inscriptions sur des cloches anciennes peut s’avérer délicate du fait de nombreuses abréviations, voire d’inversions de lettres. Le contenu épigraphique des cloches évolue selon les époques : les inscriptions portées par les cloches médiévales sont généralement limitées à une invocation religieuse courte sur une ou deux lignes. Ainsi peut-on lire sur la cloche de 1574 installée dans le clocher de l’église Notre-Dame de Cernay (Vienne) l’inscription en caractères gothiques IHS SANCTA MARIA ORA PRO NOBIS 1S74 (« Jésus Sainte Marie Priez pour nous 1574 »). Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le caractère religieux reste dominant, bien que plus développé et varié dans les thématiques abordées. Y figurent aussi des noms de personnalités parties prenantes du financement de la cloche, ce qui rend parfois la cloche particulièrement « bavarde ». Pour les XIXe et XXe siècles, on constate une grande diversité de cas de figure, mais aussi l’emploi de textes stéréotypés tels que SIT NOMEN DOMINI BENEDICTUM (« Béni soit le nom du Seigneur »). Quelques cloches témoignent d’une activité religieuse locale (les « cloches de mission » par exemple). Plus spécifiquement, peuvent être mentionnées ici les quelques cloches dites miraculeuses, telles les clochettes des moines évangélisateurs en Bretagne, la cloche de fer battu de l’ermitage de Saint-Guilhem-de-Combret (Pyrénées-Orientales), véritable relique*, ou encore les légendes relatives à l’intervention des saints pour sauver du vol telle ou telle cloche de chapelle, comme pour l’église Saint-Michel des Plans (Pyrénées-Orientales).
Sur les cloches des églises protestantes, notamment celles des églises luthériennes, on trouve généralement la structure épigraphique suivante : le nom de l’église et/ou de la commune ; la date ; une devise, une invocation ou une citation religieuse ; le nom du pasteur et/ou du maire, des membres du conseil municipal, de l’instituteur, du conseil presbytéral ou du consistoire ; le nom du fondeur. C’est sur le contenu de la devise, de l’invocation ou de la citation religieuse que se distinguent généralement les cloches protestantes par rapport aux cloches catholiques. Si l’on y trouve des citations bibliques communes au culte catholique, on n’y trouve pas d’invocations à Marie, ni aux saints ni au pouvoir d’éloigner les orages… L’extrait biblique varie au point d’être presque propre à chaque édifice (contrairement aux cloches catholiques où certaines formules se rencontrent sur des centaines voire des milliers de cloches). Par ailleurs, une cloche protestante ne porte pas non plus de nom de baptême ni de nom de parrain, marraine ou donateur.
La cloche peut être un témoin de l’histoire locale (et révéler des noms de personnes oubliées par ailleurs), voire de l’histoire de la nation. Il en est ainsi de certaines cloches mémorielles, véritables « monuments aux morts » portant sur leur robe le nom des enfants de la paroisse ou de la commune morts pendant la Première Guerre mondiale ou d’autres célébrant la victoire ou promouvant la paix. L’épigraphie campanaire fait l’objet de nombreuses études de la part des campanographes depuis la fin du XIXe siècle.
L’existence de quelques filets constitue les premiers éléments de décoration campanaire dès le XIIe siècle. Un exemple en est la cloche de l’église abbatiale Saint-Chaffre du Monastier-sur-Gazeille (Haute-Loire). Par la suite, jusqu’au XVIe siècle, l’iconographie figurant sur une cloche cultuelle est relativement codifiée : les vignettes iconographiques représentent souvent le Christ et les instruments de sa Passion ainsi que la Vierge à l’Enfant, voire des scènes de la vie de la Vierge, chaque représentation étant placée sous un dais parfois décoré d’arcatures et de pinacles, d’autres fois sous une accolade. Ces figurines mesurent de 4 à 5 cm de largeur et de 7 à 8 cm de hauteur ; elles se diversifient dans leur forme pour la période postérieure, mais, schématiquement, elles comportent presque toujours un crucifix plus ou moins orné ou un calvaire, une représentation de la Vierge Marie, une ou plusieurs effigies des apôtres ou de saints (plus ou moins liés à la paroisse), éventuellement des blasons évoquant les autorités seigneuriales, civiles ou ecclésiales. On rencontre parfois des empreintes d’objets (monnaie, feuille, etc.). Le décor peut aussi comporter des filets et des rinceaux à dominante géométrique ou végétale. Au XIXe siècle, certains fondeurs, comme Gédéon Morel, les Goussel ou les Robert, ont produit des cloches portant des décors particulièrement riches. La Savoyarde de la fonderie Paccard est aussi un exemple de bourdon porteur de nombreux décors. Ces décors sont d’abord produits par le sculpteur sur une matrice en buis afin de constituer l’empreinte en cire qui sera reportée sur la fausse cloche (moule d’argile ayant la même forme que la future cloche) au moment du moulage. On peut donc retrouver un même élément de décor sur plusieurs cloches, la matrice passant parfois entre les mains de plusieurs générations de fondeurs. Signalons enfin un mouvement apparu vers la fin du XXe siècle chez plusieurs fondeurs français : la contribution d’artistes plasticiens ou sculpteurs (tels Brasilier, Orellana, Bassetti…) pour concevoir et réaliser des décors uniques, parfois gravés directement sur la fausse cloche, parfois colorés, élevant ainsi la cloche au même niveau que les autres œuvres d’art exposées à l’intérieur de l’église, des musées ou des galeries. Un paradoxe pour un objet qui est rarement visible du public une fois mis en place.
Contrairement aux cloches catholiques qui peuvent comporter d’abondantes effigies, le décor des cloches protestantes est constitué essentiellement de filets, de frises décoratives de styles variables selon les époques ou les fondeurs et d’une croix. Il y a une différence sémiotique notoire entre luthériens et réformés : les croix luthériennes se présentent d’ordinaire sous l’aspect d’un crucifix alors que celles des réformés sont toujours dépourvues de la représentation du Christ crucifié.
Il existe aussi en France, de façon croissante, des édifices du culte orthodoxe. Le parc campanaire y est récent et hétérogène (cloches de récupération, cloches provenant de fondeurs étrangers). La différence s’exprime essentiellement au niveau du clocher, souvent séparé de l’église ou du monastère, et sur la façon de sonner, essentiellement en coptée, c’est-à-dire en actionnant uniquement le battant de la cloche avec une corde).
Éric Sutter
Approche patrimoniale#
Historiquement, l’usage des cloches suit le développement des cités gallo-romaines (où elles signalent l’ouverture des marchés, des bains…), mais surtout le développement des lieux de culte chrétiens avec, d’abord, les clochettes des moines évangélisateurs au Ve siècle puis les cloches d’appel et de marquage du temps religieux dans les monastères (VIe et VIIe siècles) puis celles des églises paroissiales (IXe siècle) et des chapelles ; parallèlement se développent les usages civils avec l’annonce des dangers (tocsin), la convocation des magistrats et le marquage du temps civil (timbre d’horloge).
Le travail d’inventaire des cloches dans les clochers ou abrités au sein des édifices tant civils que religieux est mené par différentes instances – quoique de façon inégale selon les régions. En principe, il revient aux services régionaux de l’Inventaire de prendre en compte les cloches parmi les objets cultuels inventoriés, mais cela n’est pas réalisé de façon systématique du fait de la difficulté d’accès aux cloches. Certains conservateurs des antiquités et objets d’art, au niveau des départements, contribuent à l’exploration des clochers en vue de repérer des cloches répondant aux critères de patrimonialité et les faire protéger au titre des monuments historiques. Par ailleurs, la Société française de campanologie a formé quelques chargés d’inventaire campanaire qui, bénévolement, explorent les clochers de leurs territoires respectifs pour dresser un état des lieux – relever dimensions, date, inscriptions, décors, équipement technique… – mais à peine 20 % des départements sont couverts actuellement. S’y ajoute le travail de quelques érudits locaux ou passionnés sur le territoire d’une commune ou d’un canton. En l’absence d’inventaire exhaustif de ce que contiennent les quelque 48 000 clochers ou clochetons d’édifices sonnants, abritant environ 160 000 cloches, dont 80 % sont des cloches cultuelles ou à usage mixte, il est difficile d’avancer des chiffres précis. Le patrimoine abrité par un clocher comprend parfois un carillon à automate ou à clavier.
Par ailleurs, ce patrimoine se caractérise par une grande ampleur temporelle, des cloches d’époque médiévale cohabitant avec des cloches récemment installées. Si l’on met de côté les clochettes tenues à la main pour ne s’en tenir qu’aux « grosses » cloches de clocher, on estime qu’il subsiste une vingtaine de cloches antérieures au XIIIe siècle encore en place, à laquelle s’ajoutent des cloches déposées ou exposées dans des musées. Certaines sont datées, comme celles de Sidiailles (Cher, 1239), de la tour du Gros Horloge à Rouen (1254 et 1260), de Haguenau (Bas-Rhin, deux cloches de 1268), de Landas (Nord, 1285). La cloche de Fontenailles exposée au musée d’art et d’histoire Baron Gérard de Bayeux porte la date de 1202. Parmi les cloches déposées et non datées, il faut signaler la cloche romane de l’église abbatiale Saint-Chaffre du Monastier-sur-Gazeille (Haute-Loire, vers 1115). Les cloches des XIVe et XVe siècles encore en place sont un peu plus nombreuses, mais restent rares. Le corpus devient plus important avec les cloches du XVIe siècle, qui se comptent en plusieurs centaines. Pour l’ensemble de la période antérieure à 1793, il est courant d’estimer le corpus campanaire ancien existant encore en France à moins de 8000 cloches (soit 5 % de la population abritée par des clochers). Toutes ne sont pas encore protégées au titre des monuments historiques ou, bien que protégées, ne font pas l’objet d’un usage ou d’un suivi technique respectueux de leur grand âge. La période révolutionnaire est une date charnière du fait de la destruction quasi systématique des ensembles campanaires en vue de récupérer le bronze pour en faire de la monnaie et des canons et du fait aussi de la vente de nombreux édifices religieux comme biens nationaux*. Plus de 100 000 cloches auraient été descendues. Néanmoins, afin de maintenir un moyen d’alerte et de convocation des citoyens, il fut admis d’en conserver au moins une par village ou quartier, ce qui a permis d’en sauvegarder quelques dizaines de milliers : à l’issue de la période révolutionnaire, on estime qu’il subsistait de 35 000 à 40 000 cloches. Les XIXe et XXe siècles furent aussi des périodes destructrices pour les cloches anciennes (remaniement de l’édifice avec suppression du clocheton pour la cloche de l’élévation, zèle commercial des fondeurs industriels, recherche d’harmonie musicale avec des cloches plus récentes, bombardements au cours des deux guerres mondiales, excès de sonnerie, mauvais réglage des installations électrifiées… outre les effets habituels de la foudre ou du manque d’entretien du bâti), d’où un corpus maintenant fort réduit. La majorité des cloches en place est postérieure à 1850. Aujourd’hui, on continue à équiper en cloches neuves les édifices cultuels, soit pour remplacer des cloches devenues inopérantes, soit pour faire des extensions d’ensembles campanaires, soit pour les nouveaux lieux de culte. Ce « patrimoine contemporain » fait généralement l’objet d’une attention particulière tant de la part des paroisses que des commissions diocésaines d’art sacré en termes de qualité sonore et de travail artistique. Une part non négligeable − 1 à 2 % − des cloches actuellement présentes dans les clochers provient d’un autre édifice (église antérieure reconstruite, église détruite d’un autre lieu, revente au lieu d’une refonte, cloche rapatriée d’Algérie…). Il est courant actuellement que les cloches subsistent après la désaffectation et la démolition de l’édifice cultuel, devenant parfois le seul témoin tangible de l’édifice disparu.
Lorsqu’une cloche est dégradée (usure du point de frappe, usure des anses, fêlure…), se pose le problème de son devenir : refonte, dépose de la cloche et remplacement par une nouvelle, tournage de la cloche d’un quart de tour, restauration par soudure… La doctrine est loin d’être établie ou partagée dans ce domaine où des intérêts contradictoires sont en jeu. Les instances de conservation ne sont pas toujours au fait des spécificités techniques des cloches ou n’ont pas une vision commune sur les solutions appropriées, les fondeurs vivent de la (re)fonte des cloches alors que d’autres opérateurs vivent de la restauration par soudure… Il est alors difficile pour un propriétaire d’évaluer la solution la plus respectueuse du patrimoine et la moins coûteuse. Se pose aussi la question du bon entretien du clocher et de l’installation technique assurant l’usage opérationnel de la ou des cloches en place. Faute de sonneur assurant au quotidien la surveillance, de nombreux clochers sont envahis par les pigeons, qui dégradent échelles, planchers, jougs… Or, la pose de grillages au niveau des ouvertures, solution fréquente pour protéger l’installation campanaire, ne permet cependant pas la distinction entre les pigeons et les volatiles protégés. Par ailleurs, l’installation d’antennes de télécommunication peut parfois gêner l’entretien courant du campanaire.
Les cloches, comme beaucoup d’autres biens patrimoniaux, sont soumises à la problématique des vols. La valeur du métal comme la valeur de l’objet d’art pour un collectionneur incitent à extraire les cloches de clochers facilement accessibles ou isolés. Le nombre croissant de cloches en vente sur les sites spécialisés de petites annonces génère des inquiétudes chez les conservateurs et les campanologues. En absence d’inventaire avec une description précise, il est difficile de prouver l’appartenance au domaine public de ces biens culturels mis en vente. Peu connu, car difficilement accessible, ce patrimoine est valorisé de façon classique par des publications, des expositions temporaires, des conférences, des circuits d’écoute, des visites de clocher. En outre, une Journée du clocher, chaque lundi de Pentecôte, a été créée en 2015, en complément des Journées du patrimoine ou des visites organisées par des offices du tourisme quand la disposition des lieux et la sécurité le permettent. Certains s’interrogent toutefois sur cette forme de tourisme campanaire qui privilégie la dimension visuelle – pouvant donner lieu à muséification du clocher − au détriment parfois du maintien de la dimension opérationnelle sonore et religieuse.
On compte actuellement 6 150 cloches, clochettes, jaquemarts et carillons protégés (inscrits ou classés), mais les critères de protection ont été fluctuants dans le temps ou selon les régions ; par exemple, beaucoup de cloches ont été protégées en urgence au cours de la Seconde Guerre mondiale pour éviter leur éventuel départ vers l’Allemagne, sans toujours vérifier si elles existaient encore dans le clocher. L’intérêt patrimonial d’une cloche est lié au fait qu’elle nous apprend quelque chose sur l’histoire, même très récente, la science ou les techniques, un savoir-faire, les mentalités ou les usages, la symbolique associée… Autant de critères qui peuvent justifier une préservation au titre des monuments historiques. Il est ainsi tenu compte de l’ancienneté. Les cloches antérieures au XIXe siècle deviennent peu fréquentes, mais l’ancienneté ne s’arrête pas à la Révolution : deux siècles ont passé qui ont donné lieu à la production d’œuvres partie intégrante du patrimoine campanaire national. Quant à la valeur de témoignage historique d’une cloche (histoire nationale ou locale), elle est révélée soit par les archives, soit par les inscriptions portées sur sa robe : cloche offerte ou réalisée à l’occasion d’une circonstance particulière, cloche financée en partie par une personnalité célèbre, cloche portant les noms de soldats morts pour la France, cloche dédiée à la paix, cloche commémorative d’une victoire ou d’un événement national, cloche ayant sonné la Libération de la capitale, cloche rescapée de la destruction de l’édifice d’origine, etc. Le décor est aussi le témoignage de l’histoire politique et religieuse du pays : armes de France, armoiries pontificales… La prise en compte de l’intérêt artistique tient au fait que de nombreuses cloches portent des décors – frises, effigies, cartouches, armoiries, représentations symboliques, reproductions miniaturisées de tableaux… – révélant le style d’une époque, la finesse de la gravure, la profusion des représentations ou la contribution d’un artiste renommé. Tel est le cas pour les cloches médiévales, mais aussi pour des cloches du XIXe siècle (richesse des décors de la Savoyarde, des cloches fondues par Gédéon Morel…) et de certaines cloches contemporaines (cloches des années 1930 portant une décoration « art déco », cloches récentes décorées par des artistes de renom). Concernant les cloches dans leur ensemble, constitue un critère de protection la mémoire d’un usage disparu. Ce peut être le cas de « cloches de travail » (réglant les horaires d’entrée et de sortie des ouvriers, les horaires d’embauche des dockers…) ou de celles sonnant les heures d’ouverture des marchés, l’appel des enfants à l’école, le couvre-feu, la sonnerie du tocsin. Enfin, joue également la rareté de la production du fondeur parvenue jusqu’à nous, notamment pour les cloches antérieures à 1850 voire 1914 pour certains fondeurs : cloche-témoin de l’artisan, de son savoir-faire et de son style, de la forme ou du matériau utilisé. À ces critères qui s’appliquent à une cloche prise isolément (avec ou sans son équipement) s’ajoutent des critères qui portent un ensemble campanaire au sein d’un même clocher : cohérence musicale des différentes cloches, homogénéité de la production, ampleur de la sonnerie ou étendue du carillon.
Éric Sutter
Approche juridique#
Une cloche a un statut juridique composite. En premier lieu, elle fait a priori partie des biens meubles par nature qui « peuvent se transporter d’un lieu à un autre » (art. 528 C. civ.). Toutefois, elle peut devenir immeuble par destination* lors de son installation dans un clocher. Cette immobilisation par attache à perpétuelle demeure (art. 525 C. civ.) suppose, outre qu’elle soit à l’initiative du propriétaire, que la cloche ne puisse être détachée de l’édifice qui l’abrite sans détérioration, renvoyant à une appréciation au cas par cas. Ainsi, les cloches « par leur destination à appeler les fidèles aux exercices du culte, et par les cérémonies religieuses dont elles sont l’objet avant d’être montées […] ne perdent pas leur caractère mobilier plus que les meubles, ustensiles, etc., à l’usage du culte » d’autant plus si elles sont « installées dans le clocher au moyen d’une charpente isolée et sans adhérence avec la maçonnerie » (CA Rouen, 23 avril 1866, S. 1866, II, 273). En revanche, des cloches « conçues et fabriquées, après études, en fonction des caractéristiques et de la configuration du lieu particulier dans lequel elles devaient être installées » constituent « avec ledit beffroi un élément d’un ensemble qui présente une unité » et doivent en conséquence être considérées comme immeuble par destination (CAA Nancy, 21 juin 2016, no 15NC00189).
Par ailleurs, qu’elle soit meuble ou immeuble par destination, une cloche est susceptible d’appartenir au domaine public mobilier sur le même fondement que les édifices cultuels dans la mesure où les dispositions de la loi du 9 décembre 1905 – et du 2 janvier 1907 – s’appliquent aux « objets mobiliers les garnissant ». Une cloche sera donc grevée d’une affectation cultuelle légale s’il est établi qu’elle se trouvait dans un édifice du culte au moment de la séparation des Églises et de l’État en 1905. Le régime de la domanialité publique qui s’applique se caractérise notamment par l’inaliénabilité et l’imprescriptibilité (art. L. 3111-1 CGPP). Singularité de l’affectation cultuelle, un bien public cultuel ne peut sortir du domaine public qu’après désaffectation expresse, régie par la loi de 1905 (art. 13) pour les biens appartenant à l’État (les cathédrales et leur mobilier antérieur à 1905) et un arrêté préfectoral après accord préalable de l’affectataire cultuel pour les biens communaux (D. n° 70-220, 17 mars 1970). C’est ainsi que la cathédrale Notre-Dame de Paris fut dotée d’une nouvelle sonnerie en 2013 : les quatre cloches désaffectées et déposées furent alors exposées au chevet de l’édifice et dotées d’une nouvelle affectation d’ordre culturel, au regard du fait qu’elles « ont sonné nombre d’événements historiques de Paris comme de la France » (CA Paris, 29 janv. 2016 et 6 oct. 2016, no 14/16303).
Enfin, si elle satisfait aux critères de la législation patrimoniale, une cloche peut faire l’objet d’une protection au titre des monuments historiques : soit une inscription au titre des monuments historiques (art. L. 622-20 C. patr.) au niveau régional, soit un classement (art. L. 622-1 C. patr.) au niveau national. Le dossier de demande de classement est alors examiné par la 5e section « Protection des instruments de musique au titre des monuments historiques et travaux » de la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture.
Anne Fornerod, Éric Sutter
Bibliographie#
Actes des premières journées nationales de campanologie de Châlons-sur-Marne, 31 août-1er septembre 1989, Châlons-sur-Marne, Amis du carillon de Chalons, 1992, 200 p.
Baudot Jules (Dom), Les cloches. Étude historique, liturgique et symbolique, Paris, Bloud, coll. Liturgie, 1913 [réimpr. : 1974], 63 p.
Buron Thierry, Barruol Agnès, Darnas Isabelle (dir.), Regards sur le paysage sonore : le patrimoine campanaire, Actes du colloque de l’Association des conservateurs des antiquités et objets d’art, Angers, 23-25 mai 2009, Arles, Actes Sud, 2010, 272 p.
La conservation des cloches : vers une charte de la restauration ? Supplément à Patrimoine campanaire, no 81, 2016, 31 p.
Gonon Thierry, Les cloches en France au Moyen Âge. Archéologie d’un instrument singulier, Paris, Ed. Errance, 2010, 200 p.
Gouriou Hervé, L’art campanaire en Occident. Histoire, facture et esthétique des cloches de volée, Paris, Éd. du Cerf, coll. Histoire, 2006, 330 p.
Robinault-Jaulin Arnaud, Droit positif de l’art campanaire. Législation, jurisprudence, pratique et critique concernant les cloches d’église en droit français. État de la question en 2005, 2e édition, augmentée et actualisée, La Rochelle, l’auteur, 2006, 186 p.
Sauveterre (Abbé), Essai sur le symbolisme de la cloche dans ses rapports et ses harmonies avec la religion, Paris, Librairie catholique internationale de l’œuvre de Saint-Paul, 525 p.
Société française de campanologie, Référentiel des compétences en campanologie, La Garenne-Colombes, SFC, 2e édition, janvier 2014, 40 p.
Sutter Éric, La grande aventure des cloches, Paris, Zélie, 1993, 279 p.