Églises orientales catholiques#

patrimonialisation ; réaffectation ; textes pontificaux

Plus fidèle que l’appellation « chrétiens d’Orient », la dénomination « Églises orientales » en France reprend la lettre et l’esprit d’une terminologie proprement ecclésiale, comprenant les filiations respectives de chacune d’elles selon le rite, les traditions et l’histoire. Ce sont ces filiations ecclésiales qui qualifient d’« orientales » les Églises particulières, les communautés ou les chrétiens qui s’y rattachent, en Occident comme en Orient. On distingue parmi ces Églises celles dites préchalcédoniennes, séparées de Rome, et celles dites catholiques, unies à Rome (Rance).

S’agissant spécifiquement des Églises orientales catholiques, elles sont presque toutes établies en France avec des lieux de culte attitrés et des organisations de tutelles aménagées. Aussi, elles relèvent de la juridiction pontificale sur le plan canonique et du droit français dans les autres domaines. Si les juridictions patriarcales des Églises mères n’ont pas prise sur le territoire français, étant limitées aux territoires de « l’Orient », l’autorité morale des patriarcats, leur possession de biens immobiliers et les sociabilités d’Église y jouent un rôle prééminent (Billoud). Cependant, l’histoire de l’insertion en France de ces Églises témoigne d’une patrimonialisation originale.

Approches historique et patrimoniale#

En exceptant la paroisse grecque hellène de Cargèse (Corse-du-Sud), dont la communauté en Corse remonte au XVIIe siècle, l’installation en France de ces Églises s’est lentement opérée depuis le XIXe siècle suivant des parcours spécifiques et des périodes différenciées.

Trois périodes marquent l’insertion et la typologie des différentes structures ecclésiales pour les cultes catholiques orientaux. La première va du concordat de 1801 au « discordat », la seconde prend place dans l’entre-deux-guerres, la troisième s’ouvre dans l’ère d’après-guerre et court jusqu’à nos jours. Le XIXe siècle souligne la trajectoire spatiale des principaux lieux d’implantation à partir de Marseille, longeant le couloir rhodanien pour atteindre Paris et sa région, la cité phocéenne étant le lieu d’arrivée et des liaisons maritimes avec la Méditerranée et la capitale le lieu de proximité avec le pouvoir.

Les premiers édifices consacrés à des rites orientaux en France sont financés et construits par des communautés grecques catholiques. L’église Saint-Nicolas-de-Myre à Marseille pour les Melkites [Fig. 1], de style oriental, est construite entre 1817 et 1821 et l’église Saint-Spyridon pour les Greco-hellènes de Cargèse [Fig. 2 et 3], de style néo-gothique, est édifiée entre 1868 et 1874. Ces deux églises, propriété privée et protégées au titre des monuments historiques, sont pourvues d’une iconostase et d’un riche décorum en icônes, à l’instar de toutes les églises de rite byzantin. Mais hors les murs, l’histoire conserve les traces premières d’un rayonnement plus feutré, comme l’illustre le tableau de David Le Sacre de Napoléon : entre la crosse et la mitre du cardinal Braschi-Onesti, derrière l’Empereur, apparaît la figure estimée d’un prêtre melkite, dom Raphaël de Monachis. Professeur à l’École des langues orientales et membre de sociétés savantes, de Monachis appartient à une prestigieuse lignée de savants ecclésiastiques orientaux qui l’ont précédé dans la promotion de l’orientalisme scientifique en France (Gemayel). Ils seront encore nombreux à se distinguer dans cette filière aux XIXe et XXe siècles (Messaoudi).

Ces cas particuliers ne doivent toutefois pas tromper sur les réelles difficultés rencontrées ailleurs pour obtenir des lieux de culte propres à chaque rite. Selon le libéralisme ou le gallicanisme des régimes politiques en place, l’attitude à l’égard des ecclésiastiques orientaux pouvait varier entre hostilité et amitié, n’excluant pas des contextes de surveillance ou d’interdiction des activités politiquement sensibles. Quelques décennies ont ainsi « effacé » une activité intense, dans des domaines aussi variés que les œuvres de bienfaisance, la publication ou les pèlerinages en Terre Sainte. Un temps où de nombreuses églises latines ont accueilli la célébration régulière de messes en rites orientaux dans leurs chapelles, les plus notoires à Paris étant Saint-Roch, « paroisse de la cour » sous l’Empire, puis Notre-Dame des Victoires et Notre-Dame de la Médaille miraculeuse, refuges de l’ultramontanisme sous la monarchie de Juillet.

Après quelques tentatives inabouties durant le Second Empire, une inflexion est marquée sous la III République, autour des années 1890. Dans cette dernière phase du régime concordataire, et pour des raisons liées à la compétition impériale entre puissances, deux attributions d’églises à Paris ont successivement lieu pour les cultes melkite et maronite. D’abord en 1888, l’ancienne chapelle Saint-Julien-le-Pauvre de l’Hôtel-Dieu [Fig. 4], inutilisée depuis le transfert de ce dernier dans l’île de la Cité, est réaffectée par les autorités publiques à la mission melkite et inaugurée après travaux en 1889. Puis en 1893, la chapelle du Petit Luxembourg attenante au Sénat, dite chapelle de Marie de Médicis, est affectée par décret ministériel au culte maronite. Ces deux attributions favorisées par le pouvoir visent à consolider l’influence et les intérêts français au Levant, en s’appuyant sur les liens traditionnels avec les Églises orientales. Dans sa résolution, le gouvernement de la République octroie de surcroît des bourses annuelles d’études afin que des ecclésiastiques de rites orientaux viennent compléter leurs formations dans des séminaires français. Hormis les périodes de guerre en France, l’attribution de ces bourses sera assumée jusqu’à nos jours par le ministère des Affaires étrangères.

Si la chapelle Saint-Julien-le-Pauvre est restée dédiée au culte melkite, la jouissance de celle du Petit Luxembourg par la mission maronite n’ira pas au-delà de 1899. L’opposition du président du Sénat et la politique anticléricale des gouvernements du moment y feront obstacle, privant jusqu’en 1915 les Maronites à Paris d’un lieu de culte fixe. C’est le contexte d’Union sacrée durant la Grande Guerre et l’ouverture du front d’Orient qui changent la donne : à la suite du démantèlement de l’institution jésuite après la loi du 1 juillet 1901, l’ancienne chapelle de l’école jésuite Sainte-Geneviève — située à l’angle de la rue d’Ulm et de l’actuelle rue Lhomond (5 arrondissement de Paris) — est mise à la disposition de la mission maronite et aussitôt rebaptisée Notre-Dame du Liban [Fig. 5]. Depuis, la chapelle de la rue d’Ulm et ses dépendances représenteront sans discontinuer le haut lieu de la présence maronite à Paris.

Avec Saint-Julien-le-Pauvre et Notre-Dame du Liban, un archétype de représentation pour les Églises orientales catholiques prend forme à partir des années 1920. Sous l’égide de Louis Canet, conseiller pour les affaires religieuses au Quai d’Orsay (1921-1946), le modèle promu pour mettre en place ces représentations repose sur l’établissement, dans la capitale, d’une chapelle et d’une procure — bureau ou logement du procureur, chargé d’affaires du patriarche — dont un prêtre agréé cumule les charges de procureur patriarcal et de recteur de la mission. C’est ainsi que la chapelle de la rue des Carmes appartenant à la Ville de Paris est attribuée à la mission syriaque catholique en 1925, devenant l’église Saint-Éphrem-le-Syriaque. C’est également ainsi que s’établit juridiquement la mission maronite rue d’Ulm en 1937 : une fondation est alors créée, appelée « Le Foyer Franco-Libanais », intégrant l’édifice cultuel Notre-Dame du Liban et ses dépendances qui abritent la procure et un foyer pour étudiants. Cette fondation culturelle reconnue d’utilité publique dès 1938 est dirigée selon ses statuts par un prélat maronite séculier représentant le patriarche maronite auprès du gouvernement français. Dans son conseil d’administration siègent deux membres représentant le ministère des Affaires étrangères. Enfin, le dernier arrangement à mettre au compte de Louis Canet concerne la mission ukrainienne gréco-catholique. Bien qu’établie dès 1937 dans la chapelle de l’ancien hôpital des Frères de la Charité, située à l’angle du boulevard Saint-Germain et de la rue des Saints-Pères, c’est en 1943 que l’inauguration officielle a lieu sous le nom de Saint-Volodymyr-le-Grand [Fig. 6].

Dès leur établissement, ces différentes structures marquent leurs lieux d’ancrage d’une forte référence identitaire. Constituant des points d’attraction et de reconnaissance pour leurs communautés, elles ne servent pas qu’à y célébrer des cultes. Traditions, activités culturelles, associations et services y foisonnent, perpétuant la transmission de patrimoines mémoriels. C’est particulièrement notable dans le cas de la mission roumaine gréco-catholique qui achète en 1944 un immeuble destiné à abriter un foyer pour étudiants, rue Ribéra (16 arrondissement). La mission s’y établit en 1947, aménageant une ancienne salle de réception en chapelle qui prend le nom de chapelle Saint-Georges. Cependant, la suppression concomitante de l’Église gréco-catholique roumaine, par le régime communiste en Roumanie, donne à la mission la conscience d’un rôle à jouer : sous le signe de « la nation en exil » qui se constitue en « exopolitie » (Dufoix), une résistance religieuse et intellectuelle s’organise autour de conférences historiques et culturelles animées, notamment, par des personnalités comme Mircea Eliade, Emil Cioran et Eugène Ionesco.

Ces caractéristiques identitaires des chapelles catholiques orientales en France sont amplifiées dans la seconde moitié du XXe siècle par l’ordre canonique qui vient les régir. Le décret Nobilis Galliae Natio, émis par le cardinal Eugène Tisserant, préfet de la Congrégation pour les Églises orientales, érige en 1953 « l’Ordinariat pour les catholiques orientaux résidant en France et dépourvus d’ordinaires propres ». Cet Ordinariat a pour ordinaire l’archevêque de Paris qui crée, subséquemment, huit paroisses orientales dans son diocèse. Son ordonnance du 22 décembre 1953 mentionne alors l’érection des paroisses arménienne, chaldéenne, grecque-melkite, maronite, roumaine, russe, syrienne et ukrainienne, en indiquant le nom de leurs églises et leurs adresses. Avec cette évolution, une nouvelle impulsion est donnée dans un contexte de migrations internationales accélérées par les conjonctures économiques et politiques. De ce fait, le travail pastoral naissant trouve à se déployer dans des champs d’activité inédits, comme les chorales, le scoutisme, les aumôneries, les cours de langues liturgiques et vernaculaires, les bulletins d’information, les commémorations, les expositions, etc.

Approche religieuse#

Cependant, le nombre croissant de fidèles primo-arrivants ou de premières générations d’installation impose aussi la création de nouvelles paroisses dans les villes de leur regroupement, principalement le long de l’axe Paris-Lyon-Marseille. Si certaines de ces paroisses demeurent jusqu’à présent sous la juridiction de l’Ordinariat, la poursuite de la logique canonique initiée par Rome entraîne, selon les besoins, l’érection d’éparchies — équivalent d’un diocèse dans l’Église latine — propres pour les rites orientaux en France. Ainsi en est-il pour les Arméniens catholiques qui obtiennent en 1960 la constitution d’un exarchat apostolique — circonscription administrée par un exarque, dignitaire ecclésiastique — avant l’érection de l’éparchie Sainte-Croix de Paris en 1986 dont le siège se trouve rue Thouin dans le 5 arrondissement (Acta Apostolicae Sedis, vol. LXXVm, 4 déc. 1986, p. 1211). Les Ukrainiens gréco-catholiques suivent en obtenant un exarchat en 1984, puis l’élévation au rang d’éparchie en 2013 dont l’église paroissiale Saint-Volodymyr-le-Grand à Paris devient la cathédrale (Acta Apostolicae Sedis, vol. CV, 1 févr. 2013, p. 128). Enfin, les Maronites obtiennent directement en 2012 l’érection d’une éparchie dont l’église Notre-Dame du Liban à Paris devient la cathédrale (Acta Apostolicae Sedis, vol. CIV, 7 sept. 2012, p. 691), cependant que le siège de l’éparchie se retrouve à Meudon dans une acquisition immobilière effectuée par le patriarcat maronite en 2014. Chacune de ces éparchies est constituée en association diocésaine, selon le principe de la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 et le modèle établi par les accords Briand-Cerretti de 1924. Chacune d’elles a juridiction sur l’ensemble du territoire métropolitain français ; et chacune reprend à sa charge les paroisses de son rite placées précédemment sous la responsabilité de l’Ordinariat.

Accédant à l’autonomie canonique et civile des Églises particulières, ces éparchies se montrent dynamiques dans leur gouvernement pastoral et dans la gestion de leurs biens. Plutôt qu’un inventaire détaillant l’ensemble de leurs réalisations, l’aperçu du cas maronite peut donner à voir le processus qui se met en œuvre également ailleurs. Aux trois paroisses existantes à Paris, à Lyon et à Marseille, lors de la création de l’éparchie en 2012, on compte en 2020 l’ajout de six autres paroisses et de treize missions un peu partout en France. Outre l’élégant manoir Villa des Cèdres où est installé le siège épiscopal à Meudon, deux remarquables acquisitions immobilières ont eu lieu en 2017. La première, à Saint-Pé-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées), près de Lourdes, recouvre un ancien séminaire comprenant une chapelle du XIXe siècle, inscrite au titre des monuments historiques en 2008, et un vaste domaine. L’imposant édifice, aux lointaines origines bénédictines et plusieurs fois reconstruit depuis, est rebaptisé Maison Maronite de Marie et de la Miséricorde et fait l’objet d’un projet de réhabilitation. La seconde acquisition est réalisée avec l’achat et la réhabilitation de la chapelle Saint-Sauveur de l’hôpital Corentin-Celton à Issy-les-Moulineaux. Située dans la cour d’honneur de l’hôpital, cette chapelle, qui avait été reconvertie en espace culturel en 2004, a été reconsacrée pour devenir l’église paroissiale maronite à Issy-Les-Moulineaux.

Au terme de ce panorama qui suit le temps des évolutions touchant communément aux Églises orientales catholiques, un parcours d’insertion en France semble s’esquisser du premier XIXe siècle au premier XXIe siècle. Tributaires des faveurs politiques des régimes au pouvoir jusqu’à la moitié du XXe siècle, ces Églises sont peu à peu rattrapées par l’ordre romain et canonique qui prend en charge leurs destinées à partir des années 1950. L’aboutissement que consacre l’érection d’éparchies propres pour les unes indique l’étape à suivre pour celles qui pourront y prétendre, le moment venu.

Pierre-Marie Eid

Bibliographie#

  • Andrawiss Wadie, « Les Églises orientales préchalcédoniennes », dans Frédéric Lenoir et Ysé Tardan-Masquelier (dir.), Encyclopédie des Religions, Paris, Bayard Éditions, 1997, p. 489-498.

  • Billoud Jean-Michel, Les Chrétiens d’Orient en France, Paris, Fayard, 1997.

  • Dufoix Stéphane, Politiques d’exil, Paris, PUF, 2002.

  • Gemayel Nasser, Les Échanges culturels entre les maronites et l’Europe. Du collège maronite de Rome (1584) au collège de Ayn-Warqa (1789), Beyrouth, Imprimerie Y. & Ph. Gemayel, 1984, 2 vol.

  • Messaoudi Alain, Les Arabisants et la France coloniale. Savants, conseillers, médiateurs 1780-1930, Lyon, ENS Éditions, 2015.

  • Rance Didier, « Les Églises orientales catholiques », dans Frédéric Lenoir et Ysé Tardan-Masquelier (dir.), Encyclopédie des Religions, Paris, Bayard Éditions, 1997, p. 499-502.

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