vandalisme#
→ badigeon ; concile Vatican II ; démolition ; restauration ; révolution
Présentation générale#
Le mot de « vandalisme » aurait été créé en 1793 par l’abbé Grégoire, qui était un révolutionnaire, pour désigner les actions de destruction de toute une série de symboles architecturaux, picturaux, sculpturaux, de l’Ancien Régime, ou perçus comme tels par les révolutionnaires [Fig. 1]. Peut-être l’abbé Grégoire a-t-il utilisé ce terme en pensant aux Vandales qui, dans l’histoire (et peut-être encore plus dans l’imagination) ont semé la terreur au cours du Ve siècle de notre ère. Le vandalisme est de tous les temps et répond à des motivations qui peuvent être extrêmement diverses. Le vandalisme peut être le fait de l’ignorance, ou, cas le plus fréquent, être calculé, recherché. Mais ce vandalisme calculé peut avoir des fondements politiques, idéologiques, militaires, religieux ou autres. Il peut même y avoir vandalisme lorsque les auteurs des destructions pensent et prétendent faire mieux que leurs prédécesseurs, ou encore un vandalisme qui résulte de l’inertie des personnes intéressées, qu’il s’agisse de propriétaires ou de l’administration.
L’auteur de la principale étude sur le vandalisme, Louis Réau, distingue les vandalismes suivants en fonction de la « psychologie des vandales ». Certains vandalismes ont « des mobiles inavoués ». L’auteur énumère d’abord « l’instinct brutal de destruction » et cite en ce sens le bombardement de la cathédrale de Reims ou encore la destruction de ce qui fut sans doute le plus beau donjon de France, le donjon du château de Coucy, les Allemands l’ayant miné lors de leur retraite en 1917 sans aucune justification militaire. Un deuxième vandalisme aux mobiles inavoués est « le vandalisme cupide », commis par des pillards qui n’hésitent pas à casser ou mutiler les œuvres en vue d’une revente d’une partie ou d’une autre utilisation, et l’on pense notamment aux pilleurs de tombes en Égypte. Un troisième est le « vandalisme envieux » qui est le fait de dirigeants qui cherchent à effacer la trace de leurs prédécesseurs en détruisant leurs effigies, les inscriptions qui les concernent, et quelquefois leurs œuvres. Le « vandalisme intolérant » est une quatrième catégorie. Il est souvent d’ordre religieux et, en même temps, d’ordre politique : on le rencontre tout au long de l’histoire, des iconoclastes byzantins aux VIIIe et IXe siècles à la destruction des bouddhas de Bâmiyân en 2001 par les talibans, en passant par la destruction des statues par les Huguenots lors des guerres de religion et les destructions des révolutionnaires. Un cinquième vandalisme dans la classification de Louis Réau est celui du « vandalisme imbécile : la graffitomanie » : « innombrables en effet sont les niais qui, armés d’un bâton de craie ou d’un canif, aspirent à éterniser leur sottise en inscrivant leurs noms obscurs sur les portails des églises, les faces des gisants ou les glaces des palais nationaux » (Réau, p. 19).
Une seconde série, selon le même auteur, est celle des vandalismes au « motifs avouables ». Parmi ceux-ci on peut ranger le « vandalisme religieux », qui prétend s’appuyer sur des textes sacrés, et qui a sévi tant en Orient qu’en Occident et le « vandalisme pudibond », dont l’intitulé se passerait d’explications : il consiste à « habiller » des nus (en peinture, en sculpture) en mettant des pagnes ou des voiles sur les parties génitales et se retrouve dans toutes les cultures (on en trouve déjà des exemples dans l’art égyptien). Un troisième vandalisme est le « vandalisme sentimental », auquel on ne s’attend pas a priori, et qui consiste à s’attaquer à un édifice pour l’usage qui en a été fait. L’exemple le plus significatif est sans doute, en France, celui de la Bastille, symbole des lettres de cachet. Victor Hugo s’est élevé dans Actes et paroles (III, 1884) contre ce vandalisme « expiatoire » : « S’il faut détruire un monument à cause des souvenirs qu’il rappelle, jetons bas le Parthénon qui rappelle la superstition païenne, jetons bas l’Alhambra qui rappelle la superstition mahométante […]. En un mot : détruisons tout : car jusqu’à ce jour tous les monuments ont été faits par la royauté et sous la royauté et le peuple n’a pas encore commencé les siens » (p. 164). Cette formulation appellerait quelques nuances (les cathédrales, les églises, ne sont pas d’abord le fait de la royauté, et le peuple y a largement participé) mais a le mérite d’attirer l’attention sur une forme de vandalisme qui est loin d’avoir disparu. Quatrième vandalisme aux « motifs avouables » le « vandalisme esthétique » se réclame du « bon goût » (dangereux car ceux qui l’invoquent ont tendance à l’imposer aux autres) et l’on peut faire entrer dans cette catégorie le « vandalisme embellisseur » des chanoines, aux XVIIe et XVIIIe siècles, qui remplacèrent notamment des vitraux des XIIe et XIIIe siècles par des verres blancs. Enfin, un cinquième vandalisme est ce que l’on a appelé l’Elginisme, du nom de lord Elgin qui, étant ambassadeur de la Grande Bretagne auprès de la Sublime Porte (l’Empire ottoman) en profita, avec l’accord des autorités d’occupation de la Grèce pour déménager et rapporter à Londres des bas-reliefs du Parthénon et une Caryatide de l’Érechthéion. On pourrait ajouter d’autres formes de vandalisme, tant elles sont multiples et différenciées. Ainsi, un vandalisme que l’on pourrait qualifier d’ « utilitariste » consiste à « se servir » de pierres d’un édifice pour construire sa propre maison. Les châteaux furent particulièrement visés, mais aussi certains édifices du culte.
La période révolutionnaire fut particulièrement néfaste pour le patrimoine religieux. À un vandalisme antimonarchique s’ajouta un vandalisme anticatholique. La guerre est déclarée aux clochers, leur domination sur les autres édifices étant contraire au principe d’égalité. La plupart des projets de destruction n’entra pas en application parce que la démolition d’un clocher avait un coût, on se contenta le plus souvent de les coiffer d’un bonnet rouge. Mais on enleva dans les églises tout ce qui était en métal (y compris les armatures de vitraux) pour le fondre et fabriquer des balles (pour le plomb) et des canons (avec le bronze) ; les cloches furent particulièrement utilisées. À Paris les églises, déjà délaissées, pour les plus anciennes, en raison du mépris pour l’art gothique depuis la Renaissance (le terme « gothique » étant considéré comme l’expression de l’obscurantisme de cette époque), furent presque toutes visées. Selon Henri Sauval (1623-1676), Paris comptait plus de 300 églises : aujourd’hui il en subsiste moins de cinquante antérieures au XIXe siècle. Notre-Dame de Paris souffrit particulièrement de ces outrages. Les révolutionnaires décapitèrent les statues qui formaient ce que l’on appelle, sur la façade, la galerie des rois : ils pensèrent, comme d’ailleurs des historiens de l’époque, viser les rois de France, alors qu’il s’agissait des rois de Juda, ancêtres de la Vierge Marie, patronne de la cathédrale. Ironie de l’Histoire, un certain nombre de ces têtes de pierre ont été retrouvées fortuitement en 1977, à l’occasion de travaux [Fig. 2]. Les statues garnissant les ébrasements des portails de la façade occidentale et des croisillons du transept furent détruites, la flèche en charpente surmontant la croisée du transept fut abattue comme contraire à l’égalité. Peu s’en fallut que la cathédrale ne disparaisse totalement. En décembre 1793 elle fut mise en vente. On raconte, écrit Louis Réau, que le comte de Saint-Simon se serait présenté avec des ballots d’assignats dans l’intention de l’acheter pour la démolir, en accumulant à l’intérieur de la paille à laquelle il comptait mettre le feu. Une formalité administrative aurait empêché la transaction de se faire… En 1793 également fut proposée la « démolition patriotique » de la cathédrale de Chartres. Un architecte fit observer qu’il n’y avait aucun emplacement pour recevoir les déblais, ce qui fit surseoir à la démolition. Le même argument sauva la cathédrale de Bourges.
Le vandalisme n’a pas disparu de nos pays dits apaisés et développés. Les restaurations peuvent être une autre forme de vandalisme, comme les retards de l’administration à réagir devant des dégradations qui appellent une réaction vive et immédiate. Un vandalisme contemporain est celui de certains prêtres qui, après la réforme liturgique du concile Vatican II, se débarrassèrent, parfois en les jetant, de statues et d’objets liturgiques. Certains, aujourd’hui, voudraient déboulonner, au sens propre comme au sens figuré, des statues représentant des personnages du passé accusés, de manière tout à fait anachronique, de n’avoir pas respecté les droits de l’homme. La lutte contre le vandalisme est toujours à reprendre.
Jean-Marie Pontier
Bibliographie#
Réau Louis, Les monuments détruits de l’art français, Paris, Hachette, 1959.
Pontier Jean-Marie, La protection du patrimoine culturel, Paris, L’Harmattan, 2019.